Proposition de résolution, visant à protéger les financements destinés aux banques alimentaires dans le cadre de la réforme du Fonds social européen plus (FSE+)
L’aide alimentaire constitue un pilier fondamental de la solidarité européenne et un instrument essentiel de lutte contre la pauvreté. Depuis 1987, l’Union européenne déploie une politique de soutien aux plus démunis, désormais via le programme de soutien européen à l’aide alimentaire (SEAA) intégré au Fonds social européen plus (FSE+) pour la période 2021‑2027.
Une urgence sociale sans précédent
Les chiffres témoignent de l’ampleur de la crise sociale que traverse l’Europe. En 2023, la Fédération européenne des banques alimentaires a redistribué 839 942 tonnes de denrées alimentaires à près de 12,8 millions de personnes en situation de précarité, à travers un réseau de 44 374 organisations caritatives.
En France, le réseau des banques alimentaires, composé de 79 structures départementales, mobilise 7 767 bénévoles et 618 salariés pour accompagner chaque année 2,4 millions de personnes en situation de précarité, en lien avec plus de 6 000 partenaires – associations, centres communaux d’action sociale, épiceries sociales – répartis sur l’ensemble du territoire, y compris en outre‑mer.
Le contexte inflationniste depuis 2022 a transformé le visage de la pauvreté. Une étude réalisée en 2022 sur les bénéficiaires du programme révèle la diversité des publics concernés : familles sans emploi, retraités aux pensions modestes, personnes seules, étudiants précaires.
Le rôle crucial et irremplaçable du financement européen
90 % des dépenses effectuées sont cofinancées par l’Union européenne. La Commission européenne a adopté en 2022 un programme de SEAA doté de 647 millions d’euros pour la période 2022‑2027. Face à l’explosion des besoins, le gouvernement français a abondé ce fonds de 80 millions d’euros entre 2024 et 2027.
Le programme finance ainsi l’achat de denrées à destination des associations bénéficiaires – la Croix‑Rouge française, les Restaurants du Cœur, le Secours populaire français et la Fédération française des banques alimentaires – ainsi que la distribution de bons alimentaires pour le territoire de Mayotte.
Cette politique s’inscrit dans le respect des droits fondamentaux : la Déclaration universelle des droits de l’homme dispose que « toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien‑être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation », et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels énonce « le droit fondamental qu’à toute personne d’être à l’abri de la faim ».
Une dimension de souveraineté et de sécurité nationale
La question de l’aide alimentaire dépasse le seul cadre de la solidarité sociale pour toucher aux enjeux de souveraineté nationale. La stratégie nationale de défense et de sécurité identifie ainsi la sécurité alimentaire comme un élément de résilience nationale, soulignant les conséquences géopolitiques et sociales des vulnérabilités alimentaires. Le programme européen d’aide alimentaire participe à cette sécurité alimentaire en maintenant des circuits d’approvisionnement actifs : l’essentiel des denrées acquises dans le cadre du SEAA provient de producteurs et fournisseurs européens, renforçant ainsi l’autonomie stratégique de l’Union. Fragiliser ce dispositif reviendrait à affaiblir un maillon essentiel de notre résilience collective.
Une menace réelle et immédiate
C’est précisément au moment où les besoins atteignent des niveaux historiques que le financement européen de l’aide alimentaire se trouve gravement menacé. La Commission européenne a présenté une proposition de règlement (2025/0085(COD)) modifiant le FSE+ pour permettre aux États membres de réorienter rapidement leurs ressources vers trois nouvelles priorités stratégiques : le renforcement des compétences dans les secteurs de la défense ; l’accompagnement de la transition écologique et le soutien à l’investissement dans les technologies critiques. Cette proposition a été adoptée le 18 septembre 2025.
Plus préoccupant encore, des discussions sont en cours au niveau européen au sujet du prochain cadre financier pluriannuel pour regrouper les financements européens dans un « fonds compétitivité » national, ce qui pourrait compromettre la stabilité et la pérennité du financement de l’aide alimentaire.
L’absence de garanties budgétaires dans le nouveau cadre financier pluriannuel
Le cadre financier pluriannuel en discussion prévoit que les politiques de cohésion représentent 14 % des fonds européens alloués à chaque État membre. Si l’on applique ce pourcentage à l’enveloppe estimée de 90 milliards d’euros pour la France, les fonds de cohésion (FSE+ et FEDER) devraient théoriquement permettre de reconduire les financements antérieurs. Toutefois, le nouveau cadre autorise désormais l’imputation de dépenses qui ne relèvent pas traditionnellement des fonds de cohésion – comme certaines dépenses éducatives – sur cette enveloppe de 14 %. Cette flexibilité comptable crée un risque majeur : une même dépense pourrait être comptée deux fois, et l’enveloppe globale risque de ne plus pouvoir maintenir le même niveau d’intervention dans les domaines traditionnels comme l’aide alimentaire. Aucune garantie de seuil minimal n’est actuellement prévue.
Au‑delà de l’enjeu social, la question de la souveraineté alimentaire est également posée : l’essentiel des denrées acquises dans le cadre du programme européen le sont auprès de producteurs et fournisseurs européens, contribuant ainsi à la résilience de nos filières agricoles et alimentaires.
Des précédents inquiétants
Le risque n’est pas théorique. En Belgique, la Fédération belge des banques alimentaires a signalé une réduction brutale du budget alloué au SEAA, passant de 18 millions d’euros en 2022‑2023 à seulement 11,2 millions d’euros pour 2024‑2027, soit une diminution de plus de 37 %. Cette coupe survient précisément au moment où les besoins explosent.
Sans garanties explicites au niveau européen, une situation similaire pourrait se produire en France, mettant en péril l’accompagnement de plus de 5 millions de personnes et fragilisant un réseau de 6 000 partenaires qui constituent le dernier filet de sécurité pour les plus démunis.
Un risque d’effet d’éviction aux conséquences dramatiques
Le mécanisme proposé crée un risque majeur d’éviction budgétaire. Les États membres pourraient être tentés, voire incités par les avantages financiers proposés, de puiser dans les enveloppes dédiées à l’aide alimentaire pour financer les nouvelles priorités stratégiques.
Ce risque est d’autant plus préoccupant que les banques alimentaires font déjà face à une situation paradoxale : alors que la demande explose, les approvisionnements diminuent. Toute réduction du soutien européen aurait des conséquences immédiates et dramatiques.
Des garanties nécessaires et proportionnées
Face à ces risques avérés, la présente résolution formule des demandes équilibrées qui ne remettent pas en cause la réforme du FSE+ mais visent à protéger un filet de sécurité social indispensable.
Elle appelle d’abord le Gouvernement à défendre activement le maintien des financements dédiés à l’aide alimentaire, et à obtenir de la Commission européenne une garantie explicite de financement suffisant, stable et identifiable pour les banques alimentaires.
La résolution propose également une obligation de consultation préalable des organisations caritatives avant toute réaffectation budgétaire significative – une mesure de gouvernance démocratique.
Enfin, elle demande l’établissement d’un mécanisme de sauvegarde garantissant que les financements destinés à l’aide alimentaire ne puissent être réduits de plus de 15 % lors des réaffectations.
Le moment est venu de démontrer que l’Europe reste une communauté de valeurs où la solidarité envers les plus faibles demeure une priorité absolue. C’est à cette condition que le projet européen conservera sa légitimité démocratique et le soutien des citoyens.
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